Né en 1970 et diplômé de l’Institut académique d’art Sourikov de Moscou, Alexei Lantsev inscrit sa pratique dans une tradition picturale qui prolonge certaines recherches de la modernité du XXe siècle. Fort de plus de vingt expositions personnelles en Russie et à l’international, il développe une peinture où le réel constitue moins un sujet qu’un point de départ.
Le motif existe, mais il n’est presque jamais l’enjeu final. La mer, la campagne, la ville, les arbres, les bateaux ou les silhouettes deviennent la matière première d’un travail de simplification et de condensation. Sa peinture procède d’une abstraction issue du regard. Elle part du monde visible, puis en retire progressivement l’anecdote, le détail et la profondeur descriptive pour n’en conserver qu’une organisation, une température, une lumière. Il suffit parfois d’une ligne d’horizon, de quelques signes ou de quelques aplats pour qu’un paysage apparaisse. À mesure que la représentation se dépouille, les rapports de formes, de rythmes et de couleurs prennent le relais. Une question traverse alors l’ensemble de son travail : combien faut-il encore montrer pour qu’un lieu existe ?
Lorsque la référence au réel s’atténue, la couleur prend une place de plus en plus déterminante. Les paysages se construisent par masses, par contrastes et par rapports de densité. Les verts, les rouges, les oranges ou les bleus cessent d’obéir strictement à la vraisemblance pour organiser l’espace du tableau. Dans certaines œuvres, le motif demeure immédiatement identifiable. Dans d’autres, il s’efface presque entièrement au profit de larges surfaces colorées, de formes courbes et de superpositions de touches. L’abstraction n’apparaît alors pas comme une rupture, mais comme le prolongement naturel d’un même mouvement.
Cette logique s’applique également à la figure humaine. Tantôt encore identifiable, tantôt réduite à quelques lignes ou à quelques masses picturales, elle perd progressivement sa précision descriptive pour devenir une présence dans un champ de couleur. Comme le paysage, elle se détache peu à peu de toute individualisation pour prendre place dans l’équilibre du tableau. Les paysages, les figures et les formes les plus abstraites apparaissent ainsi comme les différents états d’un même mouvement qui consiste à voir, simplifier, condenser, puis faire basculer le motif vers la couleur.
Cette apparente spontanéité ne relève pourtant jamais du hasard. Les compositions sont construites avec précision. Chaque forme trouve sa place, les vides participent à l’équilibre de l’ensemble et les lignes d’horizon en organisent la lecture. L’ensemble se maintient ainsi dans une tension constante entre la rigueur de la construction et la liberté du geste.
Le paysage n’est donc pas seulement un sujet. Il est un seuil, ce moment où le visible commence à se dissoudre, où une maison devient un rectangle, un arbre une tache, l’horizon une ligne et l’eau une surface colorée. À l’autre extrémité de ce processus apparaissent les compositions les plus éloignées de la représentation, comme si la peinture cherchait moins à retenir l’image d’un lieu que l’empreinte qu’il laisse.
Le titre de l’exposition, Et j’irai loin, bien loin, emprunté à Rimbaud, trouve dans cette démarche une résonance particulière. Il évoque les voyages et les souvenirs qui ont inspiré Alexei Lantsev, de la Bretagne à la Méditerranée, de Rome à Tokyo, autant de territoires traversés dont la peinture retient moins l’image que l’impression laissée par le passage. Il permet aussi de saisir ce qui, dans sa peinture, précède le langage, là où la couleur, la lumière, le déplacement et l’expérience sensible prennent le relais des mots. Ainsi, l’artiste ne peint pas tant ce qu’il voit que ce qui subsiste d’un lieu lorsqu’on cesse de vouloir le décrire.
Agathe Anglionin
Curatrice et critique d’art, membre de l’AICA (Association internationale des critiques d’art)