Originaire de Chantilly, Étienne Jacobée pratique la sculpture depuis le milieu des années 1980, réalisant ses premières œuvres en 1986. Il forge et plie l’acier, l’apprivoise par la soudure, donnant naissance à des sculptures et installations qui se tiennent en équilibre subtil entre le réel et le fantastique, le monde tangible et une dimension métaphysique. Totems, cocons, lignes et structures semblent surgir de la terre elle-même, incarnant une vision de la nature traversée par des tensions entre ordre et chaos, stabilité et déséquilibre.
Choisissant dès 1983 de voyager et de se former dans différents ateliers au savoir-faire exigeant, Jacobée élargit progressivement sa pratique par des collaborations et des expériences déterminantes. Il travaille notamment avec des forgerons à Sokodé, au Togo (1991), puis à Plovdiv, en Bulgarie (2004), avec la fonderie de Coubertin pour le bronze (1997), avec le Centre européen pour la restauration du patrimoine architectural à Venise (1990), ainsi qu’en République centrafricaine (2000). Dans le contexte africain, souligne l’artiste, les forgerons occupent une position liminale, à la frontière de l’artisanat et du rituel, perçus presque comme des sorciers, ceux qui savent négocier avec la matière, dompter sa résistance et extraire la forme du chaos. Ces expériences fondatrices s’articulent avec une connaissance approfondie de la tradition européenne de la sculpture du XXᵉ siècle. Jacobée cite notamment la rencontre décisive avec le sculpteur Serge Marchal au début des années 1980, puis la découverte des œuvres d’Alain Kirili et de Dominique Labauvie, ainsi que l’étude attentive des travaux d’Anthony Caro, Eduardo Chillida, Richard Serra ou encore Andy Goldsworthy. L’ensemble de ces voyages, résidences et rencontres compose un itinéraire singulier : la quête patiente de son propre langage du métal.
En 1993, Étienne Jacobée présente sa première grande exposition personnelle, Voyage extraordinaire, Part I : Liaison dangereuse, au Pavillon de Manse - Institut de France, à Chantilly. C’est à ce moment que se cristallise son langage plastique mature et que s’affirme définitivement sa position de sculpteur.
Dès ses débuts, se reconnaissant une affinité avec des traditions non académiques et autochtones, Jacobée accorde une importance primordiale à l’expressivité de la forme et à son organisation par l’apprivoisement de la matière. S’appuyant sur le geste, le rythme et la répétition, il ne reproduit pas des formes préexistantes, mais prolonge organiquement le milieu, observant la matière à l’œuvre. La surface joue également un rôle essentiel : rugueuse ou mate, marquée de soudures visibles, tantôt laissée nue, tantôt teintée de couleurs chaudes évoquant l’intervention du feu, ou encore enveloppée d’une gangue sableuse et tellurique. Ces surfaces vibrent et palpitent, générant un champ énergétique qui transmet au spectateur une sensation de poids, de tension intérieure et d’échelle.
Jacobée définit ses compositions en acier comme de véritables dessins dans l’espace. Parallèlement, il développe une pratique graphique intense, produisant de nombreux croquis et dessins qu’il décrit comme une « décharge mentale », permettant de libérer l’esprit et de préparer le travail en volume. Le dessin n’est ni une étape préparatoire à la sculpture ni un simple outil de reproduction. Sculpture et dessin constituent deux champs autonomes, coexistant et se développant en parallèle.
Travaillant de préférence en séries, Jacobée revient sans cesse à une même idée, cherchant à l’approcher d’une perfection symbolique qu’il sait, par principe, inatteignable. L’élaboration d’un Calvaire peut ainsi prendre six mois ou s’étendre sur toute une vie. La sculpture ne s’achève véritablement qu’au moment où elle quitte l’atelier. En ajoutant des éléments, en enrichissant les textures et en développant la composition, la forme croît comme un organisme vivant. L’artiste utilise comme un « alphabet personnel » des fragments, lignes et segments, dont certains ont plus de trente ans, privilège d’un travail de longue durée dans un même atelier. À partir de ces éléments, il compose des structures où une fragilité apparente, frôlant parfois les lois de la gravité, retrouve une liberté et une harmonie durable.
L’exposition présente des œuvres de différentes périodes, notamment des séries Calvaires, Lignes, Huttes, Fuseaux, ainsi que des dessins issus de divers moments de la pratique de l’artiste. Elle est conçue comme un parcours progressif allant de l’extérieur vers l’intérieur, de l’espace ouvert à une échelle plus intime. À l'extérieur de la galerie, des sculptures de grand format dialoguent avec l’architecture et l’environnement. Elles s’articulent avec les proportions de la cour et du jardin, le rythme des façades et des arcades, la lumière et les vides, créant une situation d’interaction entre l’œuvre, le bâtiment et l’espace urbain. La sculpture y existe comme un élément du milieu, non isolé, mais inscrit dans un contexte et évoluant avec lui.
Dans les salles intérieures, le parcours déplace progressivement l’attention vers le processus et la logique de travail de l’artiste. Les sculptures de plus petit format mettent en évidence le principe de la série comme mode de pensée et de production de la forme. Le film documentaire Étienne Jacobée, sculpteur, réalisé en 2020 par Clovis Prévost, introduit une dimension temporelle, donnant à voir les conditions d’émergence des œuvres, le travail en atelier et la philosophie de l’artiste.
L’espace final, réunissant petites sculptures et dessins dans une composition en îlots, constitue une zone de concentration et d’observation. La matière s’y manifeste comme action, comme un processus continu de variations et de recherches, tandis que le dessin et les formes de petit format apparaissent comme un champ d’expérimentation à partir duquel se déploie l’ensemble de l’œuvre.
Commissaire d'exposition : Anastasia Kurlyandtseva