MAISONS« Maison ! » Ne serait-ce pas l’un des premiers mots prononcés par un très jeune enfant ?
La maison représente un objet commun. Construite, habitée, elle est à portée de notre vue, de notre toucher, de tous nos sens. Son existence imprime notre mémoire, développe notre imaginaire, notre créativité.
L’emploi du féminin pour ce mot n’est certainement pas innocent. La maison est un corps creux fait de parois qui peut être comparé à une enveloppe, une matrice, un cocon. L’entreprise emploie le terme de « Maison-mère ». La maison, lieu de notre enfance, est mère de nos souvenirs, de nos bonheurs, de nos souffrances et de nos espoirs.
Le souvenir, l’effacementLa maison, employée au singulier, porte ce caractère intime et représente le foyer, le lieu du domicile. De
Ma maison, titre de la série de dessins d’
Isabelle Cavallieri, émane une atmosphère onirique liée aux souvenirs, aux rêves et aux cauchemars. L’enfance n’est pas loin. L’absence, l’abandon, l’agression, l’envahissement, l’enfermement transparaissent. Le caractère ornemental et la dextérité de la facture graphique mettent à distance la violence contenue.
Avec
Niki Neuts, le souvenir d’une construction se veut imprécis, nimbé de flou, mais aussi précis dans ce qu’il révèle de son caractère sombre. L’encre, la cire, la pierre noire, les techniques d’empreinte et d’impression estompent ou font émerger les formes sur le papier. L’architecture n’est plus une masse stable et étrangère au paysage qui l’entoure. Elle se trouve prise dans un processus d’apparition, de transformation et d’effacement, dans un environnement qui peu à peu l’absorbe.
La représentation, l’interprétationL’habitation subit, en vieillissant, les marques du temps.
Asya Marakulina s’intéresse aux démolitions d’immeubles qui mettent à nu les parois intérieures des logements. Les traces de vie domestique sont dévoilées au regard : papiers peints, carrelages muraux de la cuisine, conduit de cheminée, interrupteur électrique… Ce qui fait l’objet de destruction, elle choisit d’en rendre pérenne l’image en utilisant la céramique. Elle transforme en archives ce qui n’est plus.
De son côté,
Geoffroy Didier s’intéresse aussi aux ruines. Il en recueille matériellement les traces et porte particulièrement son attention sur les débris de plaques de plâtre, les chutes de papiers peints à motifs et les fragments de carrelage. Ces vestiges sont classés, remaniés, retaillés puis organisés en compositions murales. Les matériaux neufs ont une valeur marchande ; détruits, ils semblent ne plus rien valoir. Réincarnés par la main de l’artiste et remis en scène, ils acquièrent un nouveau statut, une valeur artistique.
Les cabanes de
Béatrice Meunier-Déry sont le fruit d’une réflexion architecturale et environnementale. Elle construit, avec des matériaux de récupération, des sortes de refuges sur pilotis, des cabanes perchées. La végétation enserre quelquefois la maisonnette ou, ailleurs, prend possession de son intérieur. Ces petits habitats insolites et atypiques reflètent notre besoin d’échapper au quotidien, aux tâches domestiques, d’aspirer au calme et à la détente dans un cadre naturel boisé, loin de la ville.
Le cinéma et la littérature nourrissent la recherche artistique de
Jérôme Progin. Il expérimente et utilise des matières atypiques comme la suie, le savon à vaisselle ou la flamme de la bougie. L’action sur le support se fait dans l’immédiateté et le résultat devient un instantané. Ses mises en scène mettent en collision le familier et le trouble. Ainsi, si maison il y a, elle semble vouée à disparaître. Même lorsqu’il déplie et replie les faces d’une construction, ce sont des vues qui apparaissent. Son travail est cinématographique.
La transposition, la transmutationCe que nous décrit
Egor Plotnikov tourne autour du souvenir et de l’évasion. Sur des parties de solives anciennes, il choisit de dessiner la forêt de chênes de Compiègne avec des techniques de la Renaissance. Son regard embrasse le paysage à 180°, comme depuis une fenêtre. Voir dehors, donne un sentiment de liberté. À l’inverse, dans sa série
Refuge, un petit bonhomme se trouve à affronter des espaces minuscules, carcéraux. Il s’en évade.
Attachée à ses racines en Ouzbékistan,
Zulfiya Spowart réinvestit son passé et son éducation au travail textile dans ses créations. Elle s’inspire, par exemple, d’un fragment de mosaïque d’une école maternelle de son pays. Ce détail est à la source d’une sculpture contemporaine ludique. Le motif, réinterprété, est traduit en une forme souple, textile, destinée à une aire de jeu pour enfants. L’artiste propose ainsi une réflexion sur l’éloignement géographique et sur le sentiment d’être chez soi.
Les lieux soumis aux actions humaines destructrices intéressent particulièrement
Sarah Feuillas. Les notions de paroi, d’opacité, de transparence, de frontière entre intérieur et extérieur, entre fragilité et résistance, guident ses recherches. Elle relie passé, présent et futur de façon formelle et s’attache aux lignes et aux structures. Elle photographie des architectures en souffrance dans le paysage et, en atelier, s’en inspire pour construire des installations avec des matériaux tels que le bois, l’acier ou le verre.
Les œuvres réunies dans
MAISONS ne proposent pas une représentation unique de la maison. Chacune en donne une vision particulière, à partir d’une histoire, d’un souvenir, d’un matériau ou d’un geste.
La maison peut être un lieu de l’enfance, un refuge ou un espace d’enfermement. Elle peut laisser derrière elle des traces, devenir une ruine, disparaître, être transformée ou encore se prolonger dans le paysage. Elle peut aussi être un fragment de mémoire, un motif transmis, une construction rêvée.
Ainsi, les neuf artistes réunis ici ne racontent pas une seule histoire de la maison. Ils nous invitent plutôt à regarder ce qu’elle conserve, ce qu’elle révèle, ce qu’elle transforme et ce que nous projetons en elle.
MAISONS est une traversée de ces histoires singulières, de ces espaces réels ou imaginés, où se rencontrent l’intime et le collectif, le souvenir et l’oubli, la construction et la disparition.
Clotilde Boitel, commissaire de l’exposition