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17 janvier - 1er mars 2026

Márta Veronika

Les trésors du vivant -

Laine, temps et formes

À l’aide d’une aiguille de feutrage, Márta Veronika transforme la laine, matière organique et humble, en formes d’une grande précision, façonnées par un travail lent et patient. Inspirée par le monde du vivant, la flore, la faune et les micro-organismes, ainsi que par les images issues d’anciens ouvrages de sciences naturelles, elle ne cherche pas à imiter la nature mais à la traduire en laine. Ses œuvres apparaissent comme des trésors. Non pas des objets de luxe, mais des fragments précieux du vivant, porteurs de temps, d’attention et de respect. Plus récemment, son regard s’est porté vers des formes issues de l’imaginaire sacré. Ces influences viennent nourrir son travail sans en déplacer le centre, prolongeant son exploration du vivant vers des dimensions symboliques et spirituelles.
17 janvier - 1er mars 2026

Márta Veronika

Les trésors du vivant -

Laine, temps et formes

À l’aide d’une aiguille de feutrage, Márta Veronika transforme la laine, matière organique et humble, en formes d’une grande précision, façonnées par un travail lent et patient. Inspirée par le monde du vivant, la flore, la faune et les micro-organismes, ainsi que par les images issues d’anciens ouvrages de sciences naturelles, elle ne cherche pas à imiter la nature mais à la traduire en laine. Ses œuvres apparaissent comme des trésors. Non pas des objets de luxe, mais des fragments précieux du vivant, porteurs de temps, d’attention et de respect. Plus récemment, son regard s’est porté vers des formes issues de l’imaginaire sacré. Ces influences viennent nourrir son travail sans en déplacer le centre, prolongeant son exploration du vivant vers des dimensions symboliques et spirituelles.
À propos du respect et de l’admiration de la nature et du fait de « piquer » l’image

Lorsque l’image commence enfin à prendre vie, Márta Veronika décrit le moment décisif où le travail long et minutieux de la laine et de l’aiguille lui procure une profonde satisfaction. On appelle « aiguilletage » le procédé qui consiste à densifier les fibres fines de la laine de mouton à l’aide d’un outil de précision, par un piquage régulier permettant d’obtenir une surface fibreuse compacte et stable. Ce travail n’avance que millimètre par millimètre. Le motif achevé, constitué de quelques centimètres de surface en laine fine, est ensuite foulé afin de lisser la surface et de densifier définitivement les fibres, avant d’être appliqué sur un support textile.

Lorsque les pièces atteignent des dimensions pouvant aller jusqu’à deux mètres, on peine à imaginer le temps de travail nécessaire à leur réalisation. L’artiste décrit la patience requise pour supporter cette durée à l’aide de l’expression hongroise akarva akaratlanul, que l’on pourrait traduire par : il n’y a pas d’autre choix, il faut le faire, qu’on le veuille ou non. Tout a commencé il y a plus de vingt ans ; le hasard a voulu que ce matériau naturel éveille sa passion et la conduise vers cette forme d’expression artistique.

Depuis Joseph Beuys, le feutre, matériau nouveau et inhabituel aux propriétés particulières, est régulièrement utilisé dans l’art comme métaphore de la protection et de la chaleur, de la peau et du corps vivant, mais aussi comme symbole de renaissance et de renouveau, ainsi que de mort et de finitude. Cependant, contrairement à l’usage de matériaux déjà feutrés, Márta Veronika aborde ses motifs à travers une méthode que l’on pourrait comparer, dans sa mise en œuvre, à des pratiques graphiques telles que le dessin ou la gravure. Le piquage lent, presque stoïque, que son mari Hans a qualifié avec humour et tendresse de « piquetage », est certes fastidieux, mais possède également une dimension méditative.

Cette approche correspond bien à ses thèmes, centrés sur les phénomènes liés à la flore et à la faune, ainsi que sur les curiosités issues d’anciens cabinets de curiosités. L’artiste a notamment trouvé de nombreuses sources d’inspiration dans l’ouvrage du zoologiste Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur, Kunstformen aus dem Meer, publié au début du XXe siècle. L’approche de Haeckel était déjà profondément esthétique : si nombre des micro-organismes représentés étaient montrés pour la première fois au grand public, l’auteur s’attachait avant tout à la beauté de ces phénomènes visibles uniquement au microscope et à la fascination exercée par des créatures marines alors inconnues. L’impact de cet ouvrage, qui met en évidence le lien entre l’art et la science, est toujours d'actualité.

La plus grande réalisation de Márta Veronika en laine feutrée reprend un sujet issu du compendium de Haeckel : les Callocystis Cystoidea, également appelées étoiles sacculaires ou pommes de mer (In Memoriam Ernst Haeckel I, 2010-2016). Cette espèce fossile, largement répandue au Paléozoïque inférieur et appartenant à la famille des échinodermes, se caractérise par des capsules arrondies, parfois dotées de protubérances en forme de tentacules ou de franges. Les surfaces structurées de leur corps évoquent des formes ornementales ; on y distingue nettement des éléments en grille qui se répètent, sans toutefois obéir à un ordre strict.
Dans sa transposition, qu’elle a intitulée 900 h in memoriam Ernst Haeckel, placée à droite de l’image, Márta Veronika s’est tenue à la conception originale et a reproduit les formes, aux tons gris clair, dans la même disposition sur un fond noir profond. À y regarder de plus près, on constate cependant que les contours ne sont pas restitués avec une précision uniforme : certaines zones présentent des limites volontairement adoucies. L’artiste demeure fidèle à l’original dans son intention, mais précise elle-même que cela n’implique pas une reproduction strictement identique. Ce qui frappe avant tout est l’agrandissement considérable des formes. Il est essentiel, ajoute-t-elle, de trouver la bonne échelle afin de pouvoir travailler les détails avec précision, exigence directement liée au feutrage à l’aiguille. Elle avoue avoir été surprise par les dimensions finales de cette image, qui témoigne aussi de son admiration pour celui qui a découvert ces organismes et pris la peine de les immortaliser.

Pour commencer une image, le choix du sujet revêt toujours une importance capitale. Márta Veronika s’intéresse particulièrement aux formes de vie qu’il convient aujourd’hui de protéger et de préserver. Il peut s’agir d’animaux exotiques ou de coquillages récents destinés à la consommation (Déchets I-II, 2020). Elle se penche notamment sur le sort des oiseaux chanteurs, pris dans des filets lors de leurs migrations vers les quartiers d’hiver. Certains thèmes proviennent des médias, comme celui d’un albatros mort échoué sur une plage, le corps rempli de déchets plastiques. L’œuvre Schraubverschluss gelb (Bouchon à vis jaune, 2020) contrecarre ainsi l’esthétique de l’animal sauvage. La tête squelettique de l’oiseau, au long bec dans lequel subsiste une trace de rouge, et le grand œil noir, suscitent l’émotion. Le plumage est encore partiellement intact, tandis que l’ancien estomac est constitué d’un mélange de plastiques colorés dont émerge un bouchon de bouteille jaune. Ce n’est qu’au second regard que l’on comprend que la mort de l’animal est due à la pollution des océans.

Le cycle de la vie et l’interdépendance des êtres vivants apparaissent dès une œuvre précoce, Naturalienkabinett (2008). Le gobe-mouche du paradis à ventre pâle, espèce aujourd’hui disparue et représentée dans l’ouvrage d’histoire naturelle éponyme d’Albertus Seba, publié au milieu du XVIIIe siècle, y côtoie d’autres animaux inconnus et vivement colorés. Dans cette composition circulaire, plusieurs images sont combinées et accompagnées de petites formes évoquant des bulles de savon, au sein desquelles des êtres semblent encore en phase de développement. La question revient alors de manière récurrente : comment se portent les animaux sur Terre ?

Dans Misslage I et II (2016/2020), des coléoptères surdimensionnés rappellent des situations « délicates ». Chacun a déjà observé un insecte totalement impuissant, se débattant sur le dos et tentant en vain de se retourner, posture qui constitue un signal évident pour les prédateurs.
L’autre image montre le scarabée debout, mais tout aussi condamné : l’animal est déjà mort et a été empalé à l’aide d’aiguilles à des fins d’étude. Le groupe est intitulé dangereux – mortel dans le catalogue, entreprise sans issue dont l’issue est prévisible. Le terme Phantasis vernicabimus, hybrid, inscrit sous l’un des coléoptères, ne renvoie pas à une dénomination scientifique, mais relève de l’imaginaire de l’artiste, qui a créé une hybridation de deux espèces distinctes.

Dans sa petite « histoire de l’art » biographique, Márta Veronika évoque notamment le souvenir marquant du peintre surréaliste Molnár C. Pál (1894-1981), qu’elle a eu l’occasion de rencontrer personnellement et dans l’atelier duquel elle était régulièrement invitée à Budapest lorsqu’elle était jeune fille. Elle se souvient d’une phrase qu’il avait prononcée : « Je ne peins que lorsque j’ai quelque chose à dire. » L’idée que l’art doive transmettre un message trouve un écho direct dans sa pratique.

C’est dans cet esprit que s’inscrit son engagement personnel en faveur de l’interdiction mondiale des filets destinés à la capture des oiseaux. Elle donne une voix aux animaux pris au piège, les représente avec les ailes emmêlées dans des filets presque invisibles, sans jamais leur ôter leur dignité. Cette série, intitulée Herzbrecher (Briseurs de cœurs), a été peinte à l’acrylique sur de petits morceaux de toile de tailles variées. Les animaux y sont représentés de manière naturaliste, presque à l’échelle réelle. Les fragments, rehaussés avec parcimonie d’éléments de collage colorés tels que des pétales de fleurs ou de petits cailloux, ont ensuite été montés sur un support rigide, parfois constitué d’une planche peinte par son mari (Shame on you ! I-III, 2017).
Mais revenons au feutrage à l’aiguille. L’intérêt pour le monde végétal s’exprime dans un autre ensemble, où l’artiste travaille avec des laines aux couleurs intenses, orange, rouge et rose. Là encore, le point de départ fut un livre : Tribut an Hans Silvester (I-III, 2016), inspiré de l’ouvrage photographique Kleider der Natur. Die Kunst des Körperschmucks im Tal des Omo, du photographe et militant écologiste allemand Hans Silvester. Les images montrent les populations vivant le long du fleuve Omo, dans le sud-ouest de l’Éthiopie, avec leurs peintures corporelles indigènes aux teintes terreuses, ornées de végétaux, de fruits et de fleurs. Márta Veronika s’intéresse à ces compositions corporelles mises en scène mais profondément naturelles, qu’elle interprète librement dans sa technique.

La beauté, la richesse et l’unicité du vivant l’ont toujours attirée. Même le virus VIH, visible au microscope et modifiant les cellules (Capitulation !, 2018), mérite selon elle d’être représenté. Elle réagit également de manière critique à l’actualité sociale, comme le montre l’œuvre zum Beispiel Hanau (2020), représentant une douille de cartouche agrandie et faisant référence à l’attentat raciste perpétré à Hanau en 2020.

Son travail le plus récent aborde toutefois un autre sujet. Les mauves de Vézelay (2023), également conçu sous forme de tondo, rassemble, en une composition circulaire, des motifs issus des chapiteaux de la cathédrale romane de Vézelay, avec leurs oppositions figuratives entre le bien et le mal selon la théologie médiévale. L’artiste en fait une sorte de cercle vicieux, où tout semble tourner indéfiniment sur soi-même, l’homme n’apprenant rien de ses erreurs. Chevaliers brandissant des épées, anges, hommes se battant, diable sous forme de chimère, Ève lubrique accompagnée d’un serpent vert : l’image se déploie comme un mouvement perpétuel aux bizarreries foisonnantes. Seules les fleurs de mauve, jaunes ou roses, apportent des touches de légèreté. Si les figures paraissent figées dans une palette réduite, ces éléments colorés instaurent un contraste qui résonne avec le présent. Lors de sa visite à Vézelay, l’artiste a été marquée par ces mauves multicolores surgissant entre les surfaces asphaltées, beauté saisissante au cœur d’une architecture chauffée par le soleil estival. Dans cette œuvre, les vertus chrétiennes fondamentales, foi, amour et espérance, sont subtilement mises à distance par la satire.

L’œuvre de Márta Veronika se consacre à ces phénomènes qui font partie de l’existence de manière silencieuse et naturelle. Son attention se porte sur les animaux, les plantes et les êtres humains qui l’entourent. Les dessins de ses propres enfants, comme ceux des enfants du voisinage, ont nourri une série, Ah, les enfants, transposée dans la technique de l’aiguille. Fascinée par leur innocence, leur spontanéité et la force expressive de leurs dessins, elle exprime le désir de préserver ces qualités. Parallèlement, ses prises de position critiques sur la manière dont l’humanité traite son environnement montrent combien nous nous éloignons rapidement du vivant. Mettre en lumière sa beauté, sa diversité et sa fragilité, et donner une voix aux êtres menacés, demeure au cœur de son engagement artistique.

Sabine Heilig

Historienne d'art

À propos du respect et de l’admiration de la nature et du fait de « piquer » l’image

Lorsque l’image commence enfin à prendre vie, Márta Veronika décrit le moment décisif où le travail long et minutieux de la laine et de l’aiguille lui procure une profonde satisfaction. On appelle « aiguilletage » le procédé qui consiste à densifier les fibres fines de la laine de mouton à l’aide d’un outil de précision, par un piquage régulier permettant d’obtenir une surface fibreuse compacte et stable. Ce travail n’avance que millimètre par millimètre. Le motif achevé, constitué de quelques centimètres de surface en laine fine, est ensuite foulé afin de lisser la surface et de densifier définitivement les fibres, avant d’être appliqué sur un support textile.

Lorsque les pièces atteignent des dimensions pouvant aller jusqu’à deux mètres, on peine à imaginer le temps de travail nécessaire à leur réalisation. L’artiste décrit la patience requise pour supporter cette durée à l’aide de l’expression hongroise akarva akaratlanul, que l’on pourrait traduire par : il n’y a pas d’autre choix, il faut le faire, qu’on le veuille ou non. Tout a commencé il y a plus de vingt ans ; le hasard a voulu que ce matériau naturel éveille sa passion et la conduise vers cette forme d’expression artistique.

Depuis Joseph Beuys, le feutre, matériau nouveau et inhabituel aux propriétés particulières, est régulièrement utilisé dans l’art comme métaphore de la protection et de la chaleur, de la peau et du corps vivant, mais aussi comme symbole de renaissance et de renouveau, ainsi que de mort et de finitude. Cependant, contrairement à l’usage de matériaux déjà feutrés, Márta Veronika aborde ses motifs à travers une méthode que l’on pourrait comparer, dans sa mise en œuvre, à des pratiques graphiques telles que le dessin ou la gravure. Le piquage lent, presque stoïque, que son mari Hans a qualifié avec humour et tendresse de « piquetage », est certes fastidieux, mais possède également une dimension méditative.

Cette approche correspond bien à ses thèmes, centrés sur les phénomènes liés à la flore et à la faune, ainsi que sur les curiosités issues d’anciens cabinets de curiosités. L’artiste a notamment trouvé de nombreuses sources d’inspiration dans l’ouvrage du zoologiste Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur, Kunstformen aus dem Meer, publié au début du XXe siècle. L’approche de Haeckel était déjà profondément esthétique : si nombre des micro-organismes représentés étaient montrés pour la première fois au grand public, l’auteur s’attachait avant tout à la beauté de ces phénomènes visibles uniquement au microscope et à la fascination exercée par des créatures marines alors inconnues. L’impact de cet ouvrage, qui met en évidence le lien entre l’art et la science, est toujours d'actualité.

La plus grande réalisation de Márta Veronika en laine feutrée reprend un sujet issu du compendium de Haeckel : les Callocystis Cystoidea, également appelées étoiles sacculaires ou pommes de mer (In Memoriam Ernst Haeckel I, 2010-2016). Cette espèce fossile, largement répandue au Paléozoïque inférieur et appartenant à la famille des échinodermes, se caractérise par des capsules arrondies, parfois dotées de protubérances en forme de tentacules ou de franges. Les surfaces structurées de leur corps évoquent des formes ornementales ; on y distingue nettement des éléments en grille qui se répètent, sans toutefois obéir à un ordre strict.
Dans sa transposition, qu’elle a intitulée 900 h in memoriam Ernst Haeckel, placée à droite de l’image, Márta Veronika s’est tenue à la conception originale et a reproduit les formes, aux tons gris clair, dans la même disposition sur un fond noir profond. À y regarder de plus près, on constate cependant que les contours ne sont pas restitués avec une précision uniforme : certaines zones présentent des limites volontairement adoucies. L’artiste demeure fidèle à l’original dans son intention, mais précise elle-même que cela n’implique pas une reproduction strictement identique. Ce qui frappe avant tout est l’agrandissement considérable des formes. Il est essentiel, ajoute-t-elle, de trouver la bonne échelle afin de pouvoir travailler les détails avec précision, exigence directement liée au feutrage à l’aiguille. Elle avoue avoir été surprise par les dimensions finales de cette image, qui témoigne aussi de son admiration pour celui qui a découvert ces organismes et pris la peine de les immortaliser.

Pour commencer une image, le choix du sujet revêt toujours une importance capitale. Márta Veronika s’intéresse particulièrement aux formes de vie qu’il convient aujourd’hui de protéger et de préserver. Il peut s’agir d’animaux exotiques ou de coquillages récents destinés à la consommation (Déchets I-II, 2020). Elle se penche notamment sur le sort des oiseaux chanteurs, pris dans des filets lors de leurs migrations vers les quartiers d’hiver. Certains thèmes proviennent des médias, comme celui d’un albatros mort échoué sur une plage, le corps rempli de déchets plastiques. L’œuvre Schraubverschluss gelb (Bouchon à vis jaune, 2020) contrecarre ainsi l’esthétique de l’animal sauvage. La tête squelettique de l’oiseau, au long bec dans lequel subsiste une trace de rouge, et le grand œil noir, suscitent l’émotion. Le plumage est encore partiellement intact, tandis que l’ancien estomac est constitué d’un mélange de plastiques colorés dont émerge un bouchon de bouteille jaune. Ce n’est qu’au second regard que l’on comprend que la mort de l’animal est due à la pollution des océans.

Le cycle de la vie et l’interdépendance des êtres vivants apparaissent dès une œuvre précoce, Naturalienkabinett (2008). Le gobe-mouche du paradis à ventre pâle, espèce aujourd’hui disparue et représentée dans l’ouvrage d’histoire naturelle éponyme d’Albertus Seba, publié au milieu du XVIIIe siècle, y côtoie d’autres animaux inconnus et vivement colorés. Dans cette composition circulaire, plusieurs images sont combinées et accompagnées de petites formes évoquant des bulles de savon, au sein desquelles des êtres semblent encore en phase de développement. La question revient alors de manière récurrente : comment se portent les animaux sur Terre ?

Dans Misslage I et II (2016/2020), des coléoptères surdimensionnés rappellent des situations « délicates ». Chacun a déjà observé un insecte totalement impuissant, se débattant sur le dos et tentant en vain de se retourner, posture qui constitue un signal évident pour les prédateurs.
L’autre image montre le scarabée debout, mais tout aussi condamné : l’animal est déjà mort et a été empalé à l’aide d’aiguilles à des fins d’étude. Le groupe est intitulé dangereux – mortel dans le catalogue, entreprise sans issue dont l’issue est prévisible. Le terme Phantasis vernicabimus, hybrid, inscrit sous l’un des coléoptères, ne renvoie pas à une dénomination scientifique, mais relève de l’imaginaire de l’artiste, qui a créé une hybridation de deux espèces distinctes.

Dans sa petite « histoire de l’art » biographique, Márta Veronika évoque notamment le souvenir marquant du peintre surréaliste Molnár C. Pál (1894-1981), qu’elle a eu l’occasion de rencontrer personnellement et dans l’atelier duquel elle était régulièrement invitée à Budapest lorsqu’elle était jeune fille. Elle se souvient d’une phrase qu’il avait prononcée : « Je ne peins que lorsque j’ai quelque chose à dire. » L’idée que l’art doive transmettre un message trouve un écho direct dans sa pratique.

C’est dans cet esprit que s’inscrit son engagement personnel en faveur de l’interdiction mondiale des filets destinés à la capture des oiseaux. Elle donne une voix aux animaux pris au piège, les représente avec les ailes emmêlées dans des filets presque invisibles, sans jamais leur ôter leur dignité. Cette série, intitulée Herzbrecher (Briseurs de cœurs), a été peinte à l’acrylique sur de petits morceaux de toile de tailles variées. Les animaux y sont représentés de manière naturaliste, presque à l’échelle réelle. Les fragments, rehaussés avec parcimonie d’éléments de collage colorés tels que des pétales de fleurs ou de petits cailloux, ont ensuite été montés sur un support rigide, parfois constitué d’une planche peinte par son mari (Shame on you ! I-III, 2017).
Mais revenons au feutrage à l’aiguille. L’intérêt pour le monde végétal s’exprime dans un autre ensemble, où l’artiste travaille avec des laines aux couleurs intenses, orange, rouge et rose. Là encore, le point de départ fut un livre : Tribut an Hans Silvester (I-III, 2016), inspiré de l’ouvrage photographique Kleider der Natur. Die Kunst des Körperschmucks im Tal des Omo, du photographe et militant écologiste allemand Hans Silvester. Les images montrent les populations vivant le long du fleuve Omo, dans le sud-ouest de l’Éthiopie, avec leurs peintures corporelles indigènes aux teintes terreuses, ornées de végétaux, de fruits et de fleurs. Márta Veronika s’intéresse à ces compositions corporelles mises en scène mais profondément naturelles, qu’elle interprète librement dans sa technique.

La beauté, la richesse et l’unicité du vivant l’ont toujours attirée. Même le virus VIH, visible au microscope et modifiant les cellules (Capitulation !, 2018), mérite selon elle d’être représenté. Elle réagit également de manière critique à l’actualité sociale, comme le montre l’œuvre zum Beispiel Hanau (2020), représentant une douille de cartouche agrandie et faisant référence à l’attentat raciste perpétré à Hanau en 2020.

Son travail le plus récent aborde toutefois un autre sujet. Les mauves de Vézelay (2023), également conçu sous forme de tondo, rassemble, en une composition circulaire, des motifs issus des chapiteaux de la cathédrale romane de Vézelay, avec leurs oppositions figuratives entre le bien et le mal selon la théologie médiévale. L’artiste en fait une sorte de cercle vicieux, où tout semble tourner indéfiniment sur soi-même, l’homme n’apprenant rien de ses erreurs. Chevaliers brandissant des épées, anges, hommes se battant, diable sous forme de chimère, Ève lubrique accompagnée d’un serpent vert : l’image se déploie comme un mouvement perpétuel aux bizarreries foisonnantes. Seules les fleurs de mauve, jaunes ou roses, apportent des touches de légèreté. Si les figures paraissent figées dans une palette réduite, ces éléments colorés instaurent un contraste qui résonne avec le présent. Lors de sa visite à Vézelay, l’artiste a été marquée par ces mauves multicolores surgissant entre les surfaces asphaltées, beauté saisissante au cœur d’une architecture chauffée par le soleil estival. Dans cette œuvre, les vertus chrétiennes fondamentales, foi, amour et espérance, sont subtilement mises à distance par la satire.

L’œuvre de Márta Veronika se consacre à ces phénomènes qui font partie de l’existence de manière silencieuse et naturelle. Son attention se porte sur les animaux, les plantes et les êtres humains qui l’entourent. Les dessins de ses propres enfants, comme ceux des enfants du voisinage, ont nourri une série, Ah, les enfants, transposée dans la technique de l’aiguille. Fascinée par leur innocence, leur spontanéité et la force expressive de leurs dessins, elle exprime le désir de préserver ces qualités. Parallèlement, ses prises de position critiques sur la manière dont l’humanité traite son environnement montrent combien nous nous éloignons rapidement du vivant. Mettre en lumière sa beauté, sa diversité et sa fragilité, et donner une voix aux êtres menacés, demeure au cœur de son engagement artistique.

Sabine Heilig

Historienne d'art

Période d'exposition
17 janvier - 1er mars 2025

Vernissage :
Samedi 17 janvier à partir de 17 heures en présence de l'artiste

Adresse :
2 promenade Saint Pierre des Minimes
60200 Compiègne - France
+33 6 17 89 25 45

Ouvert les jeudis et vendredis de 14h à 18h, les samedis de 10h à 13h et de14h à 19h.
Les autres jours sur rendez-vous.

Entrée libre.
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